La Treizième Heure, Lucie Delarue-Mardrus

from La Treizième Heure, Élisabeth de Gramont


Lucie Delarue-Mardrus est aussi l’un de ces poètes qu’il faut visiter sur ses terres.

Sur le quai Sainte-Catherine je la rencontre, elle prépare dans le musée du vieil Honfleur son exposition posthume et pour plus de sûreté, en bonne Normande, elle en surveille avec le conservateur l’agencement. Cet entassement de richesses diverses montre bien la variété du tempérament de Lucie Delarue-Mardrus. Les manuscrits et les poèmes sont placés sous verre, les peintures accrochées non loin du tableau noirci de Pierre Berthelot, ce navigateur du XVIIe siècle qui avait quitté son port de Honfleur pour aller guerroyer aux Iles au service du roi du Portugal ; il se fit missionnaire, convertit les Indiens et subit le martyre : un coup de sabre qui l’occit. Au fond de l’ancienne chapelle désaffectée se dresse le Panthéon des 36 chandelles. Cette pyramide de bougies taillées a pour nous, Français, autant d’intérêt que les sculptures sur bois des artistes marquisiens. Pareille à ses ancêtres médiévaux qui écrivaient dans la pierre des églises les histoires locales, Lucie Delarue-Mardrus a buriné dans la cire étroite haute de 20 centimètres et revêtu de couleurs les personnages de son pays : Guillaume le Conquérant, la reine Mathilde, des sirènes et des madones, Notre-Dame du Joli Mai, Notre-Dame du Bel Été, Notre-Dame des Sept Douleurs d’Octobre, Notre-Dame des Neiges, sainte Thérèse de Lisieux, son fermier et sa fermière, M. et Mme Lebec, et la servante au grand cœur, Berthe, qui ressemble à s’y méprendre au vicomte de Chateaubriand.

Des pastels, des peintures ont saisi les nuages nacrés de l’estuaire de la Seine au moment où ils vont se décomposer en pluie pour arroser les pommiers en fleur.

Sur la matière plate du verre Lucie Delarue-Mardrus a fait jaillir des bouquets éblouissants.

Voici la galerie des livres : une quarantaine de romans : Le Roman de Six Petites Filles, L’Acharnée, Tout l’Amour, Le Pain blanc, Graine au vent, Ex-Voto, Un cancre etc. ; des piles de journaux qu’elle a depuis de nombreuses années ennoblis de sa prose. Parmi les deux millions de lecteurs de ses quarante romans je suis certaine que seulement 10 % connaissent le poète.

Mme Lucie Delarue-Mardrus est un des poètes qui a le mieux chanté un de nos plus précieux mythes, la mer et nos rivages nordiques, elle est le poète de la Manche, de cette mer normande qui nous appartient exclusivement. L’Angleterre est de l’autre côté c’est possible, mais du côté anglais la Manche n’est plus qu’un couloir à mal de mer, la Manche française possède les marées, le flux, le reflux, la rumeur divine du flot.

Lucie Delarue-Mardrus me conduit chez la mère d’Alphonse Allais, quasi-centenaire. "Vite, dépêchons-nous."

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