Les Marronniers en fleurs, The Mardruses
from Les Marronniers en fleurs, Élisabeth de Gramont
Ch. 5
J'avais rencontré un peu auparavant chez le comte Robert de Montesquiou le Dr J.-C. Mardrus. Je le revis à Tunisia dans une ambiance qui devait être la sienne. Mais non, il n'a pas véritablement d'ambiance, il la crée lui-même suivant son humeur et ses besoins spirituels.
À quelqu'un qui lui demandait quels étaient les meilleurs livres écrits sur l'orientalisme, il livra son secret : « Je ne sais pas, car je ne m'occupe que des sources. »
Sources, voilà le mot de sa vie. Comme les êtres nés sous la domination du Feu et de la Sécheresse, il n'adore que l'eau et la fraîcheur. Il sait, car il est magicien, faire jaillir les sources là où elles se cachent en terre, il sait les faire jaillir verticales, ordonnées et retombantes sur le corps des minces adolescentes de ses histoires arabes. Il poursuit les sources, il en a découvert au fond de l'Asie Mineure, aux confins du golfe Persique, dans les Indes et en Égypte. Elles lui ont livré Les Mille et Une Nuits, histoires verbales, errantes depuis des siècles. Il les a fixées, écrites en arabe puis traduites de l'arabe dans un français de poète sûr de sa grammaire et de sa syntaxe assouplie au contact de Stéphane Mallarmé, qui le recevait amicalement rue de Rome et à Valvins. Là, parmi les roseaux de la Seine, Mardrus traduisait à Mallarmé et à Marcel Schwob, pour les divertir, des fragments de ces histoires arabes qu'il s'était plu à recueillir depuis son enfance. Émerveillés, ils furent « jusqu'aux limites de l'émerveillement » et Mallarmé supplia Mardrus de traduire entièrement pour la joie du lecteur français ces Mille et Une Nuits, enfin réintégrées dans leur plénitude.
L'orientaliste, médecin de la marine, écrivit son œuvre sur des paquebots de hasard à travers les mers, depuis celles de Chine jusqu'à la mer Caspienne. En treize années, il confia seize volumes à ses éditeurs et il venait de les terminer quand je le rencontrai à Tunis.
Puis vint un long silence ; quinze années remplies d'incantations. Mais aussitôt après la guerre, le Dr Mardrus bondit à des hauteurs vertigineuses, il écrit La Reine de Saba, Le Paradis musulman, Le Cavalier des Hauteurs, Le Livre de la Vérité de Parole, premier contact avec l'Égypte hermétique, et c'est de lui-même qu'il peut dire : « J'entre en épervier, et je sors en phénix. »
Sa race, ses affinités, ses connaissances, ses voyages font du Dr J.-C. Mardrus bien mieux qu'un orientaliste, le plus prodigieux poète que l'Orient ait produit et un des plus grands écrivains français de tous les temps. Mon admiration pour lui est telle que je brûle la chronologie, j'anticipe sur les événements – l'homme merveilleux qu'il était en puissance n'était alors connu que comme traducteur.
Entre-temps il s'était mis à rechercher d'autres sources. Il en découvrit une particulièrement belle et chantante, reflétant des astres et des nuées. Il la capta au bord d'une prairie normande, là où modulent ensemble les mouettes et les crapauds ; dans ce petit domaine de Vasouy, demeuraient un avocat normand, M. Georges Delarue, son épouse parisienne descendant de Jazet et de Debucourt, et leurs six filles. Il enleva la plus jeune à ces excellents parents et dans un fracas l'emmena à Paris. Il l'appela la Princesse Amande, lui mit des colliers autour du cou, la couvrit de fards et de parfums, lui commanda le silence, lui apprit l'arabe et lui dédia son cinquième volume des Mille et Une Nuits.
Pendant qu'il traduisait à une table, la petite s'installait à une autre, et comme deux bons artisans assis devant leurs établis, ils travaillaient. Alors qu'il racontait Haroun al Raschid et les splendeurs des palais de Bagdad, les gâteaux au miel et Sucre d'Amour, elle épanchait son romantique cœur de vingt ans où venaient s'amarrer les sirènes de l'estuaire, celles qui avaient déjà chanté à pleine voix pour Baudelaire. Et Lucie Delarue-Mardrus écrivit ses grands livres de vers, Occident, Horizons, La Figure de Proue, Par Vents et Marées, poèmes où l'âme profonde et nostalgique d'une adolescente, au moment où elle est au zénith de sa sensibilité, trouve pour s'exprimer ce langage divin qui s'appelle la poésie.
Le docteur et Mme Delarue-Mardrus étaient installés à Tunis quand j'y arrivai. Le Dr Mardrus travaillait au Koran. Je l'entendis psalmodier une de ses sourates. Repris par le rythme et la pensée musulmane il se balançait en murmurant les paroles du prophète, le visage empreint d'une gravité religieuse.
Il me promenait dans les rues de Tunis, me traduisait les inscriptions en beaux caractères qui ornent les murs et les tapis et m'expliquait, en des récits ponctués de ce rire inextinguible des dieux, cette nature arabe où le réel et le merveilleux se coupent à angle droit. Il me racontait son enfance passée dans les rues du Caire, où il traînait avec une vieille nourrice qui le faisait assister aux bavardages truculents du peuple au matin. Dans toutes les villes c'est le matin que le peuple déverse son énergie verbale avec le plus d'éclat. Les rentiers ne s'éveillent qu'au soir.
Il se rappelait une grande merveille, une prairie de luzerne d'un vert très sombre où galopait un cheval. Dans le pays des ânes et des chameaux, le cheval est presque un être fabuleux, il est la monture des chefs quand ils vont à la guerre et quand ils font dans les villes nouvellement conquises une entrée triomphale, il lutte avec le vent, et les poètes décrivent ses apanages, robe, crinière, naseaux, canons, sabots se cabrant vers les étoiles. Quant à la luzerne, nourriture des bêtes, réjouissance des yeux, c'est l'herbe vénérée de l'Orient.
Une imagination juvénile surnourrie d'images, J.-C. Mardrus la garde à travers son existence d'homme, et elle explique sa nature d'enfant terrible et joyeux, ses colères brusques et sans mesure qui s'arrêtent court comme la note coupée net de la mélopée, ou le bruit des invectives de son pays natal.
Il ne dépend de personne, ayant fui les servitudes que les Européens appellent des honneurs, et bouscule parfois un peu bruyamment les usages.
Le Dr Mardrus, à force de traduire Les Mille et Une Nuits, en avait gardé le langage et émaillait ses discours d'expressions trop savoureuses qui faisaient sursauter les dames de Tunis.
La princesse Amande, habillée souvent en cavalier arabe pour faciliter ses chevauchées dans le désert, excitait par sa beauté de jeune adolescente l'envie et la jalousie des bourgeoises qui vivent à Tunis comme à Chartres ou à Béziers. Et cependant que la foule du palace occupée de ragots et de pots-de-vin jetait un regard tors sur le couple ailé, celui-ci gravissait ses étages pour aller en des veilles inspirées ciseler des poèmes et des contes ou méditer l'histoire de l'Islam. Tous deux s'apprêtaient à partir pour le Sud oranais vers ces frontières vagues que Lyautey allait délimiter et conquérir. Ces pays-là faisaient à ce moment chatoyer leur mirage dans l'imagination française. Les littérateurs aiment à suivre les armées.
ch. 7
Lucie Delarue-Mardrus est une Normande, elle a certains défauts des Normands actuels et les qualités des Normands de jadis. Heureux mélange ! Son cœur et sa pensée sont enclos de haies farouches, elle hait le progrès, se fait chercher à sa descente du train de Paris par une patache, tourne le dos aux gens importants, et si elle avait une échelle elle ne saurait jamais où la poser ni comment y grimper. Elle regarde les nuages de nacre qui passent au-dessus de l'estuaire de la Seine, écoute venir le printemps sur le bord de ses prés, soutient de longues conversations avec les pêcheurs et les paysans, connaît de belles histoires normandes, des chansons anciennes où le bon sens et la férocité sont narrés dans le français vigoureux du XVIIe siècle. L'automne, cette saison de la Normandie où le soleil fugace et l'eau éternelle font des miracles, elle se promène dans les grands bois, puis écrit des poèmes le soir en tisonnant au coin du feu pendant que la vitre crépite sous la pluie de novembre.
Naguère, son mari l'appelait le Petit Duc de Normandie. Or jamais la Normandie ne fut possédée par un cœur plus sagace ni regardée avec des yeux plus amoureux. La Normandie est une province tragique, le cumul des âges depuis Jules César semble s'arcbouter contre l'heure présente, et les Normands d'aujourd'hui ricanent en regardant les horsius s'ébattre sur leur côte, car ils savent qu'ils vont pendant l'été les piller comme des épaves, eux les descendants des pirates, et que l'équinoxe de septembre va les « chassai ». Mme Delarue-Mardrus est le barde de cette province mystérieuse délimitée par l'enchantement. « On ne sait pas sous quel règne on est », murmurent les vieilles femmes de là-bas. Sous le règne de la féerie éternelle ! Contemplatrice d'éléments déchaînés, Mme Delarue-Mardrus transporte dans les boiseries parfaites de son pavillon, qui fut celui de la reine Marie-Antoinette, la désolation du dehors, et chante tout ce qu'un cœur civilisé peut souffrir de Schumann, de la tempête, de la mort des feuilles, des nuages bas et du thé solitaire.
Elle est un grand poète, elle a écrit des romans qui sont l'histoire de ses prés et des gens qui les foulent. Parmi tous ses romans, combien j'aime L'Hortensia dégénéré où gît le plus secret battement des arrière-terres. Pendant plusieurs automnes elle fut hantée par Edgar Poe, et elle a non pas traduit, mais écrit en vers français les poèmes de cet étrange Américain. Dans les Champs-Élysées ils fraterniseront, ces trois poètes, Edgar Poe, Baudelaire et Lucie Delarue-Mardrus.