Evocations, Elisabeth de Gramont
Dolly Wilde était fascinante et, telle, elle fascinait. Elle avait un beau type irlandais, de jolis traits, de grands yeux bleus qui devenaient étincelants quand elle était animée; une abondante chevelure frisée entourait un front blanc et bombé, et puis surtout, elle avait hérité de son oncle, le fameux Oscar Wilde, un extraordinaire don verbal qu’elle nourrissait de tout ce qu’elle voyait et entendait. La vie la passionnait; son entrain et son rire donnaient aux réunions auxquelles elle assistait une ambiance chaleureuse, et elle avait beaucoup d’esprit, de drôlerie alliés à une grande impertinence.
Certes, Dolly était impertinente. Elle disait aux gens leur fait avec un éclat de rire désarmant, et on ne pouvait pas se fâcher car cette impertinence montrait simplement l’intérêt qu’elle leur portait.
Un jour que nous étions en froid, à la suite d’un excès d’impertinence, je la rencontrai à déjeuner chez Natalie Barney. Dolly embrassa tous les convives, même ceux qu’elle ne connaissait pas, pour témoigner visiblement de notre état de brouille, qui d’ailleurs ne dura pas!
Si par exemple on l’invitait à déjeuner, elle répondait: “Oui, mais il faudra que le déjeuner soit mieux étudié que l’autre jour”, et si on lui offrait du thé, elle disait: “Je voudrais que ce thé fût versé dans une tasse pareille à celles dont parle Mallarmé, ces tasses:
de neige à la lune ravie…
une ligne d’azur mince et pâle serait
un lac, parmi le ciel de porcelaine nue…”
Bien que lettrée et bilingue, elle n’avait pas le sens de la création et ne s’en souciait pas. Le spectacle de la vie lui suffisait et elle parait les instants qu’elle vivait de ses propos, de son rire et de sa gaieté.
Puis, comme ces coureurs qui trouvent qu’ils ne vont jamais assez vite, comme ces joueurs qui ne jettent jamais assez d’argent sur le tapis vert, elle voulut augmenter son don de parole et alimenta trop fort la fournaise de son cerveau par des secours artificiels, tant et si bien qu’elle mourut en 1941, encore jeune, encore belle, encore avide… Mais par un secret pressentiment elle a quitté la vie quand celle-ci ne pouvait plus rien lui donner de ce qu’elle aimait.
Source: Oscaria: In Memory of Dorothy Ierne Wilde. Ed. Natalie Clifford Barney. Privately printed, 1951.