Les Marronniers en fleurs, Renée Vivien

from Les Marronniers en fleurs, Élisabeth de Gramont


Il me semble que Maurras a un faible pour Renée Vivien, faible qu'il partageait avec Barrès, que la prudence seule éloignait, comme il le disait, de cette « personne inquiétante ».

Je n'ai pas connu Renée Vivien, et Salomon Reinach me le reproche. Pourtant, après la lecture des vers si beaux que cite Maurras, je me demandai quelle était cette poétesse inconnue. Ses émules en poésie, interrogées, répondirent mal. L'une laissa tomber une exclamation molle et douteuse, l'autre s'écria : « J'ai dû mettre à la porte cette jeune fille qui me tenait des propos effrontés et voulait me porter dans ses bras tout le long de mes quatre étages, comme si elle eût été le Jean Gaussin de la Sapho de Daudet. »

Un jeune homme qui la connaissait plus ou moins m'expliqua : « Vous voulez parler de Pauline Tarbes ? Elle est écossaise ou américaine, peut-être les deux, c'est une jolie blonde avec de belles paupières. Je l'ai rencontrée chez lady A. ; il me semble qu'elle a été sa dame de compagnie. Elle m'a invité, elle avait réuni quelques amis, fait venir un dîner de chez Prunier et, au moment où nous allions attaquer nos huîtres, elle s'est jetée sur le tapis avec des sanglots, puis nous a quittés ; nous avons dîné seuls. Elle est maintenant richement entretenue et je l'ai perdue de vue. »

Ces derniers mots : « richement entretenue », arrêtèrent mon enquête.

Deux ou trois ans plus tard, le Figaro annonçait que Mlle Tarn venait de s'éteindre à 31 ans, dans son funèbre appartement de l'avenue du Bois ; elle avait banni la lumière du jour et se consumait parmi des lys, des cierges et des chagrins d'amour.

Les livres de poèmes publiés chez Lemerre sous le nom de Renée Vivien et négligés au point qu'elle les retira, furent magiquement rendus à la lumière, celle de la gloire, que Maurras leur prédisait. Quand Renée Vivien écrivait :

Mes vers n'ont pas atteint à la calme excellence,

elle ne se doutait pas que son étoile allait bientôt luire avec un si doux éclat.

Renée Vivien ne fut pas une muse désordonnée. Cette jeune fille taciturne et laborieuse approfondit l'art de la prosodie, enrichit son souple langage naturel, apprit le grec, le sut parfaitement ainsi que l'anglais et le français et composa en dix ans neuf volumes de poèmes.

Voilez-vous la face, Paul-Ambroise Valéry !

Quatre cents vers sont parmi les plus beaux de la langue française.

Pauline Tarn, l'égérie posthume de Salomon Reinach, comme Mme de Longueville fut celle de Victor Cousin, aimait le bois de Boulogne. « Le bois de Boulogne, ma patrie », écrit-elle, d'un de ces voyages qu'elle fit en Perse, aux Indes et en Chine. Le lac du Bois l'attirait ; entre le double miroir du ciel et de l'eau elle se glissait sur des barques nocturnes, et la lune, cette placide voyeuse qui allongea tant d'ombres de couples amoureux depuis des millions d'années, a dû aussi refléter devant l'île d'Azaïs deux vivants Narcisse en costume tailleur.

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