Natalie, to Antoinette
Antoinette, je suis contente que vous n’en vouliez pas à Dolly. Elle-même, toute hérissée de sensibilité, arrive à nous en vouloir de notre manque d’indifférence à son égard, et de nos exigences bien légitimes lorsqu’elle se veut libre du joug de notre amitié. Peinée d’avance par la peine qu’elle doit nous causer, elle préfère ignorer ce trouble-fête susceptible de lui gâter son indépendance. Ne lui faudrait-il pas des sentiments réversibles, capables d’être mis au point mort, puis de reprendre contact et vie à volonté? Dolly est née au temps des automobiles et nous au temps des équipages, ce qui explique certaines différences. Je suis arrivée à la comprendre, à la prendre et à la laisser comme elle est. Elle a un tempérament d’artiste plutôt que de mondaine; vous pourriez m’objecter que c’est une artiste sans œuvre? Non pas, car elle écrit (en grande dépensière qu’elle est) à même la vie: chaque jour est la page blanche où elle inscrit ses impressions, ses plaisirs, ses angoisses. Ces dernières sont en plus grand nombre. Elle est comme toute jeunesse à présent, dans l’incapacité d’avoir un but – ou de s’en passer. Il en résulte un malaise, un détraquement qu’il ne faut pas abandonner quant à nous, ses amies; il faut lui savoir gré des heures créés à notre image qu'elle a su nous donner, de toute l'observation et de la création spontanée que son être compose pour notre enchantement. Reconnaissons sa générosité de l’instant, qui se dépense toute et dont souvent il ne reste aucune économie pour l’absence (qui est une absence d’épuisement totale). Subit-elle des impressions trop fortes pour pouvoir en assumer la continuité? Elle a du mal à n’être pas toute où elle est, et puisqu’elle fut ainsi auprès de nous, laissons-la se reposer un peu loin de nous. Tant de gens se reposent en notre présence, que “loin des yeux” nous semble une impolitesse moins flagrante. Puis, je crois que, souvent, nous usons des êtres à distance, que nous en épuisons la fraîcheur, la surprise qui nous est due au retour. Les rechoisir, n'est-ce pas mieux que de leur être fidèles? Il leur faut parfois des compartiments isolants, voyager dans de la mousse, ouatée par un peu d’oubli dont nous saurons bien mieux les tirer si nos exigences, si nos rêves sur eux ne sont pas allés les épuiser dans l’intervalle.
Toute amitié a ses entr’actes où on récapitule, puis on reprend la scène avec un intérêt renouvelé – ou on la quitte – si on la quitte – non parce que l’entr’acte est long, muet, ou disperse l’attention, mais parce que la pièce même n’a pas su résister à cette interruption, à ce recul – qui est la période de mise en valeur ou de mise en fuite de toute représentation humaine.
Bien plus tard à propos de son “angoisse du départ”: J’envoie des recommandations à Dolly pour un voyage qu’elle ne fera sans doute pas car ses penchants néfastes la retiennent toujours davantage là où elle est.
Je revois son dos courbé et cette façon qu’elle a de marcher machinalement, tête baissée, et comme prédestinée – obéissant à quelque automatisme intérieur. Puis, ce contraste manifeste lorsque, par sa facilité de s’amuser de tout, elle goûte mieux que quiconque un divertissement. D’ailleurs, créatrice d’enchantement imaginaires, et sans sortir de sa chambre, pourquoi voyagerait-elle?
Autrement entraînée, elle aurait pu laisser une œuvre tangible, car personne plus qu’elle n’était douée, mais son œuvre fut une merveilleuse dépense de sa faculté d’observation et des remarques si originales consacrées à nos seules amitiés. C’est donc à nous de recueillir ses précieux gaspillages, et de demander, non seulement à nos cœurs, mais à nos oreilles, encore moins fidèles, ce qui leur fut confié.
“Mais, darling, eût-elle dit, vous avez oublié “the point”.” Et, en effet, notre mémoire n’a gardé qu’un sens nébuleux de nos entretiens que nous ne saurions communiquer en relatant tel ou tel anecdote ou trait d’esprit. Laissons donc dormir, d’un sommeil troublé de réminiscences, ce qui fut dit et qui n’appartenait qu’à l’instant qui le suscita: rappeler un bon mot sans l’atmosphère d’où il surgit, serait le massacrer – sans coup de grâce.
Ah! Dolly que vous aviez follement raison! Mais alors, pourquoi ce silence sur vous nous pèse-t-il? et ce sentiment d’un devoir non accompli, avons-nous le droit de l’oublier? de ne pas essayer de communiquer à d’autres ce qui nous reste de cet esprit éblouissant? Que notre récolte de ces trésors éparpillés semble pauvre et attristante! car elle ne peut donner surtout que la mesure de tout ce que nous avons perdu. Cependant, comment la retrouver autrement?
Seul, Edmond Jaloux, qui devait préfacer ce recueil, aurait su faire revivre ces heures passées en tête à tête, principalement sous la lumière diffuse du grand salon de l’Hôtel Meurice où ils se donnèrent si souvent rendez-vous.
Réfugiés dans un coin de cet aquarium, où passaient sans bruit les hôtes affairés vers toutes les sorties de cette salle des pas-perdus, Edmond et Dolly oublieux du temps s’adonnaient à cet art, à ce loisir sans but, d’une causerie – oublieux de ceux qui proclament “time is money”. Avoir beaucoup de temps à soi, n’est-ce pas être riche en effet? et c’est augmenter cette richesse intime que de la partager dans des conversations sans fin.
Jaloux, je n’ai pas à vous jalouser ces liaisons spirituelles entre vos deux esprits, car n’en ai-je pas eu de semblables avec chacun de vous? et parfois dans nos réunions à trois, n’avons-nous pas été trois sans que personne ne soit le troisième?
Source: Oscaria: In Memory of Dorothy Ierne Wilde. Ed. Natalie Clifford Barney. Privately printed, 1951.